Culture et savoirs

Vers un théâtre populaire

Un article d’Amélie Chamoux, autrice et comédienne, membre de la Compagnie Le pas de l’oiseau.

Amélie Chamoux de la Compagnie Le pas de l’oiseau (ressource cie Pas de l’oiseau)

Dans ce moment trouble où nous ne pouvons nous empêcher d’espérer que le monde change radicalement, il m’apparaît précieux de vous relater une période de l’histoire de France que nous affectionnons particulièrement avec mes collègues du Pas de l’Oiseau. Parce que nous nous en sentons dépositaires et que dans chacun de nos projets nous sommes soucieux d’en être dignes. De quoi parlons-nous ? De théâtre, évidemment. D’une utopie commencée dans le passé, et porteuse d’avenir. 

« Un chef d’oeuvre est diminué à n’être possédé que par quelques uns ! » 

Nous sommes en 1894, c’est Jean Jaurès qui parle, dans une de ces universités populaires, nées après l’affaire Dreyfus. 

A cette époque, l’art en général et le théâtre en particulier se vivent essentiellement à Paris. Pourtant, l’idée d’une décentralisation culturelle, qui profiterait au plus grand nombre est dans l’air. Lors du Front Populaire, le ministre de l’Education en charge du théâtre, commande un rapport à Charles Dullin, qui préconise des « Préfectures artistiques », avec notamment la création de Centres Dramatiques dans les Régions. 

Charles Dullin, inspirateur des Centres dramatiques dans les régions (Ressource web)

La Seconde Guerre Mondiale éclate et bouscule tout. Au coeur des privations et du désespoir, on fait du théâtre comme on peut, où on peut :lors de veillées dans les foyers, clandestinement malgré le couvre-feu, dans les camps de prisonniers, dans les maquis. Il s’agit de garder la flamme allumée. 

Quand arrive la libération, tout s’embrase. Une nouvelle République naît, pleine d’espérance. Un projet ambitieux de réformes sociales et économiques, issu du programme du Conseil National de la Résistance, fonde le fameux modèle social français. Services publics, sécurité sociale, régimes de retraites…Partout, il s’agit de faire jouer la solidarité, de soutenir les plus faibles et de remettre au coeur des préoccupations l’éducation, le partage du savoir de la réflexion, l’épanouissement des personnes, pour que le peuple français s’élève définitivement de l’horreur, de la misère. Oui, on aspire à des « jours heureux », et on met en place des moyens pour. 

Dans ce contexte, l’art et la culture apparaissent comme des outils privilégiés. Une femme, Jeanne Laurent, nommée sous-directrice des spectacles et de la musique, au sein de la Direction des Arts et des Lettres, elle-même faisant partie du ministère de l’Education Nationale, va jouer un rôle déterminant. Elle impulse une véritable politique de décentralisation théâtrale. Elle repère les artistes passionnés, qui depuis des années oeuvrent à élargir leur public, à sortir de Paris, à prendre des risques. Elle leur propose de s’établir en Province, avec leur troupe, pour travailler sur un territoire donné, en leur octroyant enfin une aide financière, sous forme de subventions régulières. Et c’est ainsi que Jean Dasté et sa belle équipe écriront les premières pages de l’histoire de la Comédie de Saint Etienne, idem pour Hubert Gignoux à Rennes, avec le Centre Dramatique de L’Ouest, Maurice Sarrazin à Toulouse avec le Grenier, sans oublier le Centre Dramatique de l’Est à Strasbourg qui fondera la fameuse Ecole Nationale Supérieure d’Art Dramatique et enfin le Centre Dramatique du Sud-Est à Aix-en-Provence. 

Jeanne Laurent qui engagera à partir de 1946 la décentralisation théâtrale (ressource web)

« Ce n’est pas de Paris que partira une authentique renaissance, une rénovation en profondeur des arts et de la représentation, c’est des Provinces. Et il ne faut pas seulement porter de beaux spectacles dans les provinces, (et jusque dans les villages), il faut s’y incorporer, il faut y vivre. » 

Jacques Copeau. 

Il s’agit de monter des pièces classiques ou modernes, en ville mais aussi en campagne. Il faut travailler sans cesse à l’élargissement du public. Il faut également se soucier de former d’aspirants comédiens. Ces équipes artistiques, animées d’un élan incroyable, acceptent leur mission avec joie bien que leur quotidien soit épuisant et les moyens rudimentaires car la France sort peu à peu de ses ruines. Ces aventures pionnières marqueront à jamais les publics, qui témoignent de véritables moments suspendus. 

« Au lendemain de la guerre, en des lieux de fortune, qui rappelaient étrangement les repères de la résistance : greniers, caves, appartements miteux, des hommes jeunes et pauvres, des acteurs (une condition qui en vaut bien d’autres), décidaient de poursuivre à leur manière un combat contre les ombres…On connaît ses pionniers. Non seulement leur répertoire est le plus vaste qui ne fut jamais rassemblé par une génération de théâtre, mais ils l’ont délivré en présence d’un public jusqu’alors tenu à l’écart des aventures de l’esprit…des défricheurs héritiers des grands novateurs du début du siècle, hommes de haute culture qui appelaient un théâtre d’art fondé sur l’incessante exploration des relations humaines au monde comme il va, ou voudrait aller ». 

Claude Monnet 

L’enjeu pour ces artistes, est de taille. Leur répertoire doit susciter l’éveil d’un public souvent novice, qui prend conscience progressivement de son besoin fondamental à se questionner sur l’essentiel, tout en donnant la sensation de se divertir. Ils font ressurgir de grands auteurs, classiques ou contemporains,que le théâtre privé Parisien négligeait : Molière, Shakespeare, Musset, Tchekov, bien sûr mais aussi Dostowieski, Brecht, Pirandello, Calderon, Paul Claudel, Jean Anouilh, Armand Gatti… 

« C’est dans la liberté, une liberté à laquelle nous tenons par-dessus tout que nous faisons notre choix. Celui-ci n’est jamais guidé par une orientation professionnelle ou politique. Nous nous attachons à la valeur profonde de l’oeuvre, au message humain qu’elle renferme. Un public pour lequel le théâtre est un conte, un rêve avant d’être une leçon. On sent que cela doit atteindre, toujours toucher les spectateurs, fatigués par un travail manuel, et ne pas susciter des cogitations intellectuelles. Le public populaire attend beaucoup du théâtre. Il y va comme à une fête. Les sujets particuliers ne l’intéressent que médiocrement. Il aspire à découvrir sur la scène de grands personnages dans les conflits qui permettent de révéler les capacités de grandeur et de déchéance de l’homme. » 

Jean Dasté. 

Ces nouveaux publics se composent environ de 70 % d’enseignants, 20 % d’employés de bureau (fonctionnaires et entreprises privées), 10 % de professions libérales mais peu d’ouvriers car ils font les « 3X8 » comme on dit. Ils commencent à 5h, 13H ou 21h ou bien quittent leur travail à ces heures-là, ce qui n’est guère pratique pour aller au théâtre. Toutefois, c’est la Comédie de Saint Etienne, qui semble-t’il, touchera le plus d’ouvriers avec ses représentations de plein air, gratuites. Les notables locaux sont eux aussi les grands absents de ces rendez-vous, car à cette époque, ils ne sont attirés que par le théâtre de boulevard. 

Mais une autre grande personnalité du théâtre français va faire bouger les lignes. 

En 1947, un jeune metteur-en-scène, originaire de Sète, se fait remarquer à Paris avec « Meurtre dans la Cathédrale » de Thomas Stearns Eliot. Un marchand de tableau qui organise une exposition d’art contemporain dans le Palais de Papes d’Avignon, désire que la pièce y soit jouée pour l’occasion. 

Jean Vilar (ressource web)

Le jeune Vilar hésite, puis propose non pas la pièce d’Eliot mais 3 créations ! Le marchand de tableau décline car le budget devient trop important mais il le met en relation avec la mairie d’Avignon. La mairie accepte, le Conseil Général se joint à l’aventure et Jeanne Laurent, femme perspicace, tient à ce que l’Etat accorde une subvention. Des militaires montent une scène qui, bien que modeste, s’accorde parfaitement avec l’architecture imposante du Palais des Papes. Au programme : « Richard II » de Shakespeare, « Tobie et Sara » de Paul Claudel, ces deux pièces étant méconnues, et « La Terrasse de Midi » de Maurice Clavel, jeune auteur de 26 ans. Quelle audace ! « La semaine d’art en Avignon » est née, elle fait même grand bruit dans la profession ! Car l’objectif de ce Jean Vilar n’était pas de proposer des pièces du répertoire vite montées pour des provinciaux qui n’y connaissent rien, mais d’inscrire un réel élan pour la création française, hors de Paris, dans un cadre au patrimoine majestueux, auquel chaque spectateur français a droit. 

Nous sommes en septembre 1947, la saison d’après verra naître un « Festival », marqué du signe de la création. On peut dire que Jeanne Laurent a eu du flair ! 

Le festival d’Avignon devient un événement d’un genre nouveau : Des jeunes affluent, leur sac sur le dos, plein d’enthousiasme, pour profiter des journées de formation et des spectacles de Jean Vilar. Le public, de plus en plus nombreux apprécie ce nouveau style : des comédiens talentueux, la primauté donnée au texte, relevé par des costumes éclatants et des créations musicales importantes, et aucune discrimination sociale dans l’amphi-théâtre. 

« Il faut aider Vilar, ou bien renoncer à se plaindre ». Jean-Paul Sartre. 

Jeanne Laurent partage cet avis. En 1951, elle nomme Jean Vilar à la tête du Théâtre National Populaire au Palais de Chaillot. 

Mais il faut que Vilar patiente pour s’emparer de l’édifice, car une session de l’ONU occupe les lieux jusqu’au Printemps 1952. Lorsqu’il en prend possession, Vilar découvre, dans le sous-sol du Palais de Chaillot, une salle de 2800 places, complètement vidée de son matériel, qui était loué par ses prédecesseurs. Décors, costumes, meubles, machines à écrire, tout doit être acquis par le directeur, pendant la durée de la concession. Et la subvention qu’on lui accorde est 5 fois plus faible que celle de la comédie française, 14 fois plus faible que celle de l’ensemble Opéra- Opéra-comique. 

Vilar relève pourtant le défi. Car ce qui l’anime au plus profond de lui, c’est bien de rendre populaire le théâtre dans son pays. 

« Mon ambition est évidente : faire partager au plus grand nombre ce que l’on a cru devoir réserver jusqu’ici à une élite (… ) Car qu’est le théâtre sans la vie grouillante du grand public : un exercice de snob ou un exercice d’homme de lettres (…) J’affirme que le Théâtre National Populaire est un service public, tout comme l’eau, le gaz et l’électricité » 

Gérard Philipe-Jean Vilar et Léon Gischia (peintre et décorateur) début des années 50 à Avignon pour la création du Cid (ressource web, photo d’Agnès Varda)

Pour bien faire, il mise sur ses 3 atouts : – Premièrement son style : dans l’immense salle parisienne, il cherche à recréer cette ambiance propre au Festival d’Avignon. Il supprime tout ce qui rappelle le théâtre à l’italienne, rideaux, 

rampes, herses. Il travaille l’épure du plateau, des éclairages, pour mieux laisser éclater le texte, le jeu, la musique, les costumes. – Deuxièmement, il réfléchit au public, ce qui est réellement novateur. S’adresser aux comités d’entreprises, aux syndicats, aux associations, aux mutuelles…En finir avec les pourboires pour les vestiaires et les placements, lancer des abonnements avec une petite revue qui informe sur les prochains spectacles, qui donnent des réductions dans d’autres lieux, et surtout démarrer les séances à 20H15 car les travailleurs se lèvent tôt ! Vilar et son équipe élaborent une stratégie toujours en vigueur dans les théâtres aujourd’hui. – Troisièmement, sa carte maîtresse Gérard Philipe. Star de cinéma, il incarne le héros romantique par excellence. Gérard Philippe accepte de jouer au TNP aux mêmes conditions que les autres comédiens. Animé par les mêmes valeurs que Vilar, il deviendra un précieux compagnon de route. 

« Mon cher Jean, Salut ! Sur la plage, te reposes-tu un peu malgrè le cahier des charges ? J’ai une bonne nouvelle pour toi. Et pour nous. Le film que je devais faire après Fanfan la tulipe bat de l’aile et s’écroule tout seul sans que j’aie à me manifester. Repose-toi bien à Sète pour être d’attaque en septembre, face au peuple ! Ne te noie pas et à bientôt. 

Ton Gérard Philippe. » 

1959. La mort de Gérard Philipe, emporté par la maladie à seulement 37 ans, porte un coup au TNP. 

La Vème République voit le jour, un nouveau ministère est créé, complètement détaché de l’Education Nationale cette fois, ( et nous sommes plusieurs à penser que c’était une erreur !) le ministère des Affaires Culturelle, avec à sa tête, l’inoubliable André Malraux

Malraux tient a doter chaque ville importante d’un grand équipement culturel prestigieux, polyvalent : les Maisons de la Culture. 

André Malraux (ressource web)

« Elles seront les cathédrales des temps modernes ». 

– Deux salles pour le théâtre : une grande pouvant accueillir 1000 spectateurs dédiée au répertoire « populaire » à la Vilar, et une petite de 300 places pour les initiés, privilégiant le théâtre avant- gardiste. – Autour : des salles de concerts, d’expositions, bibliothèques, cinéma, cafétériat… Le financement sera partagé entre l’État et la municipalité. 

La Maison de la Culture pilote sera celle de Bourges, en 1961. Gabriel Monnet, ancien comédien de Jean Dasté (souvenez-vous, la comédie de Saint Etienne), issu de « Peuple et Culture », le 1er mouvement français de formation d’animateurs, s’appliquera à naviguer ce vaisseau. La M.C de Bourges fera long feu. Pourtant, pour diriger ces structures, un dilemme persistera entre choisir un artiste ou choisir un gestionnaire. Jean Dasté par exemple, se verra refuser la direction de la M.C de Saint Etienne à cause de la municipalité. 

Maison de la culture de Bourges. Le bâtiment fut édifié en 36/38 et grâce à André Malraux deviendra l’importante maison de la culture en 1963 (ressource wikipédia)

Il y aurait tant d’autres choses encore à vous conter ! L’avènement de la télévision qui remet au goût du jour le théâtre de boulevard ; Mai 68 qui relance le débat autour de l’immense public populaire, qui reste encore à conquérir et qui réclame le 1 % pour le budget de la culture, qui se trouve être le plus bat d’Europe (0,43%) ; à partir des années 70, les Universités qui vont enfin faire rentrer le théâtre pour l’étudier et monter des troupes ; 

les conservatoires bousculés par des professeurs progressistes comme Antoine Vitez qui prône « un théâtre élitaire pour tous ». Mais surtout, ne faisons pas l’impasse sur l’arrivée de la Gauche au pouvoir en 1981, sur son illustre ministre de la Culture Jack Lang, qui, grâce au soutien sans faille que lui accorde François Mitterrand, va doubler le budget de son ministère. Oui, doublé ! Et tout va profiter, le patrimoine, la musique, la danse (grande oubliée de l’après-guerre!) le livre, les auteurs, l’enseignement artistique, et bien sûr le théâtre qui verra lui aussi les budgets des théâtres nationaux doubler. De multiples partenariats avec les collectivités territoriales verront le jour. C’est un véritable « déconfinement » pour les acteurs culturels sur les territoires ! 

Mais Il y a eu, et il y a encore, il faut bien le dire, de l’argent gaspillé. Les réceptions d’une gauche caviar, les artistes « bling-bling » pleins d’exigence, les œuvres d’art sur les airs d’autoroute…Bref, même si la décentralisation culturelle a fait un sacré bout de chemin, il lui reste tant à parcourir ! Il nous faut des Vilar, des Dasté, des Copaux, des Jeanne Laurent pour continuer la bataille. Car pour nous, cie de théâtre en milieu montagnard, je peux vous affirmer qu’il est bien question de bataille et que parfois nous sommes un peu fatigués. Car il faut inlassablement convaincre. 

Alors, nous trouvons ressource dans ce qui nous a fait : l’Education Populaire. Héritiers des MJC, des comités d’entreprises, des syndicats, nous puisons nos forces dans ce monde parallèle, où s’invente des relations culturelles à égalité, où le groupe et l’individu s’épanouissent l’un l’autre, l’un avec l’autre, l’un en même temps que l’autre. Une certaine idée de la culture… 

Amélie CHAMOUX

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