La chronique de Raoul

Je dis oui avec la tête, je dis non avec le cœur !

Pars ! Jacques Higelin
Les frères, rue du Docteur Lecène Paris 1934 © Robert Doisneau

La chronique de Raoul

La vie est là, posée comme une tarte aux fruits sur le rebord d’une fenêtre et je ne peux y toucher. Je suis gourmand, vous le devinez, et je n’aime rien d’autre que de papoter de la vie comme de la mort avec les oiseaux, les abeilles, les fleurs, les arbres, les gens parfois aussi, mais moins, c’est vrai. Les gens, comment dire ? Je fais avec. Oh ! Il y en a quelques-uns que j’aime particulièrement bien comme il y a des oiseaux, des abeilles, des fleurs, des arbres que je n’aime pas du tout. Ça n’a rien d’esthétique, c’est juste une affaire incontrôlée. Un sentiment qui va et vient. Mais dans l’ensemble, il y a moins de gens que j’aime bien.

Enfant, on me disait souvent « tu rêves encore, tu as la tête dans les nuages »… Je trouvais cette expression ridicule. Rêver à quoi ? doit-on avoir la tête dans les nuages parce qu’on n’est pas exactement présent dans le monde de l’autre, sa vision, sa préoccupation ? « Chacun son monde », répondais-je. Enfin non ! Je ne répondais rien. Je suivais le convoi des gens en traînant un peu la semelle afin de voir leur cul de gens importants, indispensables se dandiner pour aller quelque part. C’est en regardant le cul des gens qu’on prend la mesure de ce qu’on est. Et, entre nous, c’est également le meilleur moyen d’échapper à leur regard et même de prendre le petit chemin qu’ils viennent de dépasser. Je ne rêvais pas et ma tête était bien là.

Papoter de la vie comme de la mort, vous disais-je ? C’est cela oui… Ce qui est entre les deux peut être divertissant, je ne le nie pas, mais se divertir tout le temps, au début c’est amusant, à la fin c’est emmerdant. À bien y réfléchir, si on excepte la maternité et le cimetière, il n’y a guère d’endroit où nous sommes réellement attendus. Et l’entre-deux est tellement vide de sens, qu’il nous faut bien dandiner du cul pour aller quelque part en se faisant remarquer. On est un peu comme la tarte aux fruits, on la mange, on l’évacue et c’est là tout son destin. Je ne sais pas vous, mais j’aime bien les tartes avec des fruits d’arbres, les pommes, les cerises, les poires et qui ressemblent à des fleurs comme pour attirer les oiseaux, les abeilles… et les Raoul !

Je ne suis pas un rebelle et encore moins un révolutionnaire. Contrairement au cancre de Prévert : je dis oui avec la tête et je dis non avec le cœur. Je suis le mouvement en traînant un peu la semelle. Chaque fois qu’on me dit « reste chez toi, tu sauves des vies », je dis oui avec la tête et je reste chez moi et mon cœur dit

« Si j’avais voulu sauver des vies, j’aurais fait pompier ou docteur, pas traîne-le-chemin… Si je voulais sauver des vies en pourrissant la mienne, être un héros, depuis le temps que je m’emmerde, ça m’aurait déjà traversé l’esprit. Et quelles vies sauver exactement ? Quelle est ma légitimité à en décider ? Moi qui ne lorgne que sur cette maudite tarte aux fruits qui se laisse désirer et que ma tête refuse à toucher, me voilà sauveteur à l’insu de mon plein gré. Ah ! Si ma tête n’était pas aussi paresseuse et lâche, j’irais de ce pas jouer à la belote avec ce papi et cette mamie croisés aux abords du parc du mouroir à vieux et qui me disaient d’un air malicieux « quitte à crever autant crever libres ! » »

Raoul

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