Culture et savoirs

Inquiétude post-apocalyptique : Retrouver sa sauvagerie !

Article et entretien: Pascale Escallier

Retour sur le troisième volet de la carte blanche « Etonner la catastrophe«  à Laurine Roux et Sebastien Valignat au Théâtre de la Passerelle: S’ensauvager.

Theâtre de la Passerelle et Médiathèque de Gap (Photo: ressource web)

L’incessant défilé des troubles de notre monde moderne, en pleine mutation aux contours incertains, parle de l’obsédante inquiétude post apocalyptique. Cette angoisse existentielle caractérise la période de crise sociale, écologique et économique actuelle. Certains êtres humains dénaturés abandonnent là leur essence de vie, leurs instincts !  Aujourd’hui l’homme sauvage est-il vraiment perdu ou simplement égaré, dans les méandres de nos existences si conformistes ?

Des histoires et divers contes sauvages

Dans l’enceinte de la Médiathèque Gapençaise, le bar de l’Entre-Sort est rempli de spectateurs, amoureux de belle littérature. Ils sont venus écouter des lectures, portées par les voix de Laurine Roux autrice accompagnée du comédien Sébastien Valignat, metteur en scène et comédien membre de la Compagnie Cassandre. Les derniers verres posés au comptoir amènent un beau silence, propice à l’écoute… Des lectures à la frontière de l’expression théâtrale se succèdent liées par un fil d’Ariane, le rapport de la nature face à la culture.

Le premier texte décrit l’heureuse liberté d’un cheval en harmonie avec les éléments naturels. Le second émeut par une histoire d’amour sauvage, puissante et vivace, entre une jeune fille et un dresseur d’ours, au cœur des steppes Russes chères à Laurine Roux… Hilarant le troisième met en lumière le rapport à l’apparence physique vu de l’angle du consumérisme actuel: Un vendeur de sacs à main est horripilé du fait de la  vision de femmes moches arborant de beaux accessoires de mode féminine ! La quatrième œuvre parle de l’éternel mythe du sauvage à travers le monde. Cet être bizarre en mœurs, d’aspect dérangeant, engendre souvent des réactions épidermiques au sein de populations traditionnelles… Sorti de nulle part un mini film montre les expériences à la limite du raisonnable d’un aventurier barré mais génial, Adrien Point Cheval. Cet homme teste le potentiel humain en s’enfermant en autonomie dans un ours naturalisé pendant vingt et un jours au musée du Louvre…

Point d’orgue: la littérature jeunesse fût mise à l’honneur. Las de la pluie un jeune garçon sort de son domicile, sa console en main. L’enfant erre dans la nature en direction de la rivière où, subrepticement, y tombe son jeu électronique. Suite à un bref état de panique, un nouvel univers naturel lui ouvre les bras fascinant de beauté diverse. Le jeune garçon retrouve en cet écrin, sa vraie identité humaine. Les voix des deux artistes sont un beau vecteur, riche en émotions…Elles parlent indirectement de notre société stéréotypée. Dans la salle la joie le dispute à la tristesse quelquefois suivie de peur de nos instincts sexuels, fondamentalement animaux. La lancinante inquiétude sociétale s’efface devant la force des émotions brutes révélées ! Suprême attachement à la vie, le rire emporte la tiédeur des ressentis tel un salutaire vent. Si naturelle, une légitime place est accordée aux animaux, héros des histoires, tels des personnes à part entière.  

L’art, défenseur de l’instinct sauvage

Entretiens:

 
la première question porte sur les freins à la  sauvagerie aujourd’hui. Le comédien Sébastien Valignat y répond en ces termes.

Sébastien Valignat: Je vais peut-être dire quelque chose d’un peu trivial sur ces choses là. Moi je ne suis pas un expert en sauvagerie ! Les lectures de Laurine s’y attachent. Les freins les plus évidents sont civilisationnels. Il y a deux freins. Il y a les codes sociaux, ce qui est permis et pas de faire et la loi. La loi étant un contrôle vertical qui interdit de faire certaines choses… J’ai envie de brider quelqu’un parce que sa tête ne me convient pas. Aussi c’est un contrôle plus pernicieux horizontal d’une autorité. Tous les gens sont en regard les uns des autres, ce qui fait que faire le singe dans la rue, par exemple, de me comporter et de marcher comme un singe personne ne va m’en empêcher… Je ne peux me retrouver face à la loi, si je n’arrache rien ! Si je fais pas trop de bruit, mais je vais être regardé de travers ! Donc les freins à la sauvagerie vont être un dispositif, qui encadre les normes. Voilà un dispositif de contrôle qui existe à tous les niveaux…


PE: Notre société est remplie de normes. Elles nous disent comment vivre, se comporter et s’habiller… Dans ce contexte est-il encore possible d’être soi même, naturel sans être le « cas » du coin ?

SV: Je pense qu’on fabrique la société autant qu’on la subit. Donc être soi même sans la société ça veut dire qu’on ne peut pas être dans la société. Après il y a des contraintes. Tout ce qui est norme et qui peut parfois nous étouffer… Par exemple si la norme est l’hétérosexualité si on est homosexuel ça peut être extrêmement stressant et présenter des difficultés. C’est aussi la société qui va déterminer que le désir devienne sale… Il n’y a pas plus naturel !    


PS: Notre société est elle malade de normes, de conformisme ?

SV:Je sais pas si c’est propre à notre société… En tout cas je pense que l’idée de laisser de la place, d’exister en dehors de la norme me semble important et salutaire !  Je m’appelle Sébastien Valignat. Je suis comédien sur ce projet. Sinon je suis souvent metteur en scène d’une compagnie qui s’appelle Cassandre, associée à la Passerelle.     


 Laurine Roux prend la parole

LR: Il me semble l’art est une force qui permet, comme il est dit dans le texte de Marguerite Duras, à la fin d’aller puiser dans une part sauvage à la fois obscure et lumineuse de nous. C’est une des manières que j’ai d’aborder le monde tel qu’il est.  C’est-ce qui me permet peut-être aussi de le supporter !  

PS: L’humanité a deux faces: l’une lumineuse, correcte socialement,  politiquement et un visage caché… Pourquoi les hommes, selon vous, ont-ils peur de laisser vivre cette identité sombre et animale ?

LR: Elle est déjà présente dans la sexualité et la violence des faits divers. « Il faudrait d’avantage poser la question à des ethnologues. L’exemple à convoquer dans le mot sauvage est l’ambivalence… C’est un mot ambivalent parce qu’il y a une connotation à la fois positive et négative. La sauvagerie est quelque chose de beau et puis quelque chose d’absolument effrayant et même abominable… Tout ce qui concerne le monde de l’entreprise, de l’ultra capitalisme, c’est quelque chose de sauvage ! Moi ce n’est pas cette sauvagerie là qui m’intéresse.  En tout cas elle m’intéresse pour parler et écrire, pas pour la combattre parce que je n’ai pas cette prétention, mais pour trouver de voies pour la décrire en ce qu’elle a de plus laid…  Moi ce qui m’intéresse ce sont les histoires, ce qu’elles peuvent dire malgré elles parce que elles sont archétypales comme les contes… Ce qu’elles peuvent dire du monde moderne.

Donc je crois très peu dans ce que j’écris du monde moderne, pourtant je capte tout ce qui se passe et tout ce qui me choque et me heurte… Mais en revanche je ne le prends pas frontalement. Je me sers toujours de formes assez ancestrales. J’aime l’idée du mythe et du conte qui permet de manière assez distanciée de parler de l’essentiel.


PE: Vous vous parlez plus de sauvagerie en terme d’être profond avec ses instincts sexuels et enfantins. Le rire suit la vie comme l’émotion. Cette sauvagerie là est belle ! Pourquoi n’est-elle pas plus souvent mise en valeur ?

LR: Elle l’est dans certaines civilisations, comme les Evènes (NDLR : peuple racine du Grand Nord). J’ai essayé d’en parler. Il reste quelques poches, réduites à des endroits préservés et où la nature et la culture ne sont pas opposées; Où il y a cette porosité; Où il existe des mouvements aussi qui vont dans ce sens là… Je pense aux ZAD, même à des écoles de critique et de création contemporaine comme la poésie qui renouent avec diplomatie un lien entre les vivants…


PE: La nature et la culture ainsi que l’instinct ne sont pas opposés. Peuvent-ils même vivre ensemble?

LR: Je me pose la question de la légitimité du mot « nature ». Je pense que c’est un mot qui est vraiment très attaché à l’idée de maltraiter le cœur de la nature et qui meurt… A laquelle je n’adhère pas. Je pense que la nature n’existe pas. Parce que si on en parle comme tel on la nie de fait…. C’est les vivants et le parlement des vivants ! J’aime bien cette expression… Elle n’est pas de moi !

Prochain et dernier rendez-vous de cette carte blanche: le 14 mai 2020 à 19h00 à l’Entre-Sort au Théâtre de la Passerelle. Ce sera l’occasion de découvrir un texte inédit de Laurine Roux: Inch’Allah mon amour.

Gratuit sur réservation  au 04 92 52 52 52 – accueil@theatre-la-passerelle.com

Pascale Escallier

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